Interview de Yacine Hamened, responsable des jeunes à l’ES Ben Aknoun en Algérie

par Le Mag de l'Educateur

LE MAG DE L’ÉDUCATEUR vous emmène cette fois-ci de l’autre côté de la Méditerranée, à la découverte d’un passionné de formation qui a choisi de relever un défi ambitieux au cœur du football algérien.

Avec Yacine Hamened, responsable de la formation de l’ES Ben Aknoun, club de Ligue 1 algérienne, nous revenons sur son parcours, sa vision du développement des jeunes joueurs ainsi que sur les problématiques structurelles et culturelles qui entourent la formation en Algérie. Entre constats, ambitions et volonté de faire évoluer les méthodes de travail, il nous livre un regard sans filtre sur le football de jeunes algérien et les défis qui l’attendent.

Bonjour Yacine, est-ce que tu peux nous présenter ton parcours ?

J’ai été joueur, notamment en CFA 2 (actuelle N3, NDLR). Depuis 25 ans, je suis entraîneur et j’ai pu coacher toutes les catégories, d’U6 à seniors. J’ai travaillé pendant 4 ans à Évian Thonon Gaillard lorsque le club était professionnel, ainsi qu’à Chartres. 80 % de mon parcours s’est concentré sur les jeunes, entre les U6 et les U15. Parallèlement à cela, j’ai écrit deux livres : Les Hors-jeu du football français et Pourquoi le football français va dans le mur, car j’estime qu’il y a de bonnes choses dans la formation française, mais également des éléments négatifs. Côté médias, j’ai pu travailler avec Le Club des 5 et RMC.

Actuellement, tu es responsable des jeunes catégories à l’ES Ben Aknoun, un club de Ligue 1 algérienne. Comment t’est venue l’idée d’aller travailler en Algérie ?

Cela fait maintenant environ 10 ans que j’y pense. J’avais déjà été en contact avec d’autres clubs, mais cela ne s’est pas fait pour plusieurs raisons. J’avais cette volonté de venir ici et de travailler sur la formation. Les responsables de Ben Aknoun étaient également dans cette optique, car c’est un club très jeune dans l’élite. Il y a également de nouvelles règles inhérentes à la formation qui ont été mises en place par la fédération, comme l’obligation d’avoir une académie pour les clubs professionnels, par exemple. Tous les éléments concordaient donc pour débuter cette aventure.

Que veut dire la FAF par le terme « académie » ?

C’est le fait d’avoir la structure d’un centre de formation. Un délai sera laissé pour la construction d’un internat, en revanche.

Pour entrer dans le vif du sujet, quel est ton rôle au sein du club ?

Je suis responsable de la formation des U9 aux U18. La catégorie U20 est un peu intermédiaire, car les joueurs sont déjà arrivés au bout du processus, donc pour l’instant, je n’y travaille pas encore. Nous nous chargeons de mettre en place les séances d’entraînement, la politique sportive, de former les éducateurs et de faire progresser les joueurs.

Concernant tes fonctions, peux-tu nous expliquer plus en détail la partie terrain ainsi que la partie structurelle ?

La majeure partie de mon travail se passe sur le terrain. Je suis parti d’un constat pour articuler mon travail : les séances d’entraînement en Algérie ne sont plus adaptées à ce que demande le football de haut niveau, notamment en Europe. De plus, même si l’ADN du joueur algérien est la technique, j’ai trouvé le niveau technique moyen. Cela peut s’expliquer par plusieurs choses : même si le foot de rue est toujours présent, il l’est moins qu’auparavant, ainsi que par le contenu des séances.

L’ESBA a toujours été un bon club chez les jeunes malgré une accession très récente au haut niveau chez les seniors. Comment juges-tu le niveau des jeunes du club ?

Si je compare avec mon regard « européen », le niveau est très moyen. Néanmoins, par rapport à ce qui se fait dans le pays dans les championnats d’U14 à U18, nous sommes dans la moyenne haute. On ne part pas de loin. En Algérie, à part au Paradou AC, il y a un déficit sur le travail de formation. J’ai pu voir plusieurs matchs depuis mon arrivée et nous nous situons entre la 2e et la 5e place dans les compétitions disputées par le club.

Comment s’organisent les championnats de jeunes en Algérie ?

Aujourd’hui, il n’y a pas de montées ni de descentes. À partir des U14, les clubs professionnels y font évoluer leurs jeunes, complétés par certains clubs amateurs comme la JS El Biar (équipe senior en Ligue 2, NDLR). Il existe plusieurs zones géographiques pour constituer des groupes d’environ 12 équipes. Par exemple, nous jouons sur un secteur qui englobe Alger et une partie de la Kabylie. Sur les dernières catégories, il peut y avoir des play-offs au niveau national.

Des montées et descentes sont-elles prévues avec les nouvelles réformes ?

Honnêtement, je ne sais pas. Mais je pense qu’ils partent sur une période de deux à trois saisons sans montées ni descentes afin de structurer tout cela. Il y a un gros problème de calendrier. Même si les groupes sont faits, il y a souvent des reports ou des changements de programmation qui rendent l’organisation compliquée.

Vous êtes-vous fixé des objectifs à atteindre avec la direction ?

La progression des joueurs, déjà ! On voudrait qu’assez rapidement, sans fixer de date, plusieurs joueurs des U18 ou des U20 soient en mesure d’intégrer le groupe professionnel. À l’heure actuelle, j’estime qu’un seul joueur U20 est capable de le faire et ce n’est pas suffisant. À terme, on souhaiterait que 30 à 40 % du groupe professionnel soit constitué de joueurs formés au club.

Au niveau des installations, comment le club s’organise-t-il ?

Pour les entraînements, nous disposons de deux terrains en gazon synthétique situés dans la commune de Ben Aknoun. Ils se trouvent à environ 700 mètres l’un de l’autre. Le stade El Mokrani est plutôt utilisé pour les catégories allant des U16 aux U20 ainsi que pour les matchs, tandis que le stade Berouila est utilisé par les plus jeunes. Nous avons la possibilité de multiplier les séances, car les deux terrains sont libres tous les après-midis jusqu’à 20 h.

Es-tu en lien avec le staff de l’équipe première ?

Oui, on échange notamment par rapport aux U20. Il y a une semaine, il y a eu une opposition entre les seniors et l’équipe U20, par exemple. Cependant, pour l’instant, il n’est pas non plus nécessaire d’avoir beaucoup d’échanges, vu que peu de joueurs U18 ou U20 sont capables d’intégrer le groupe professionnel. Mais l’objectif est justement de créer cette passerelle.

De façon plus générale, quelles sont tes observations concernant les matchs auxquels tu as pu assister, même en dehors de ceux de ton club ?

En commençant par les points positifs, je trouve que dans toutes les équipes, il y a des joueurs talentueux. L’état d’esprit est également appréciable : les jeunes ont souvent envie d’apprendre et de travailler.

Concernant les points négatifs, tout d’abord, il y a le manque d’intensité et le déficit technique. On ne profite pas assez de cet élément qui est censé faire la force du joueur algérien. On assiste à des matchs fermés, avec des éducateurs qui laissent peu de place à la créativité.

Ces points négatifs peuvent se travailler, et nous le voyons avec les équipes du Paradou. Le manque d’intensité provient du contenu des séances, très « à l’ancienne », avec beaucoup de répétitions et de travail sans ballon notamment, ainsi que peu de phases de jeu sans pauses de 10 à 15 minutes, comme cela peut se faire ailleurs.

Qu’as-tu constaté au niveau du jeu collectif ?

Le Paradou, bien évidemment, sort du lot. Le NA Hussein Dey travaille également bien. Sinon, cela dépend vraiment des équipes et des générations. Cette année, par exemple, les U16 du CR Belouizdad et les U17 de la JS Kabylie sont de belles équipes. Ce sont des éléments qui rendent tout de même optimiste, car malgré le manque d’infrastructures et de perspectives, il y a tout de même des joueurs qui sortent du lot et des équipes agréables à regarder. Le problème à résoudre est le manque de continuité.

À ton avis, quelles décisions au niveau national pourraient être bénéfiques au développement de la formation locale ?

Il y a une chose essentielle : la patience. Et en Algérie, on en manque cruellement. Il y a trop de mouvements au niveau des staffs et des joueurs. Lorsque j’ai accepté le projet de l’ESBA, c’est aussi parce que les dirigeants savent que la formation est un processus long. Les résultats ne peuvent pas être visibles au bout de quelques mois. Il faut au moins 2 à 3 ans. Même si les infrastructures ne sont évidemment pas excellentes, ce n’est, pour moi, pas le problème le plus important. À l’ESBA, toutes les catégories, des U9 aux U20, ont au moins deux entraîneurs/éducateurs par équipe, ce qui facilite le travail.

Pour revenir au club de l’ESBA, est-ce que les jeunes joueurs viennent principalement du secteur ou de toute l’agglomération ?

Pour l’instant, ils viennent surtout des alentours. Avec l’ouverture du centre de formation, on élargira sûrement. Il y a également un problème auquel nous devons faire face : un très bon joueur sera rapidement courtisé par le MC Alger et l’USM Alger, qui ne sont pas très loin et disposent de structures plus intéressantes, en plus de leur renommée. Nous avons donc tout intérêt à développer la qualité de notre formation et à être reconnus pour notre travail afin de pouvoir attirer des joueurs venant d’un peu plus loin, mais surtout pour garder nos meilleurs joueurs.

Des choses sont-elles mises en place pour le transport des joueurs ?

Pour les matchs le week-end, oui, mais pas en semaine. Vu que la majorité des jeunes viennent des alentours, ils se rendent aux entraînements par leurs propres moyens. La circulation dans la ville d’Alger ralentit fortement la mise en place d’un système de transport permettant de déposer les jeunes près de leur domicile après les entraînements.

Penses-tu que le modèle du Paradou est applicable à des clubs avec une forte pression populaire ?

Évidemment, c’est compliqué, mais je pense que c’est possible. Le supporter n’est pas bête : si, au bout de 3 ans, des joueurs arrivent à sortir du centre de formation, à être transférés en Europe, à apporter davantage de fonds et, par conséquent, à faire grandir le club, ils adhéreront au modèle. On en revient à l’instabilité et au manque de patience : les dirigeants arrivent rarement à patienter.

Faut-il, à ton avis, imposer une certaine allocation du budget aux clubs, compte tenu du fait que la plus grosse partie de leurs fonds provient d’entreprises publiques ?

C’est la clé ! Un premier pas a été fait avec l’obligation de disposer d’un centre de formation sous peine de sanctions. Pour moi, il faudra par la suite imposer qu’un certain pourcentage du budget soit utilisé pour la formation et appliquer des sanctions sévères, comme la suppression des subventions, si ce n’est pas le cas.

Êtes-vous en lien avec des clubs de quartier, sur la commune dans un premier temps, afin de nouer des partenariats ?

Actuellement non, ce n’était pas un axe de travail, mais c’est quelque chose qu’à moyen terme nous devons mettre en place. Trouver des accords avec ces petites structures afin de pouvoir bénéficier de leurs meilleurs éléments en échange de matériel, par exemple. Il faut également prendre en compte un élément : beaucoup d’académies privées se développent et les petits clubs amateurs pourraient peut-être en pâtir. Je n’ai pour l’instant pas assez de recul pour en parler plus longuement.

Quels éléments peuvent être mis en place au quotidien pour améliorer la formation des jeunes joueurs en Algérie ?

Pour l’instant, selon mes observations, c’est vraiment le contenu des séances qui pose problème. J’ai pu voir des séances qui n’étaient vraiment plus actuelles. L’Algérie a un passif très ancré avec les pays de l’ancien bloc de l’Est (Yougoslavie, URSS, NDLR), et cela se ressent sur les méthodes. J’ai vu des séances où, pendant 40 minutes, les joueurs ne touchaient pas le ballon : c’est quelque chose qui ne se fait plus. Même le travail athlétique ne se fait plus de cette manière. L’intensité et le travail athlétique peuvent se travailler avec le ballon. Il s’agit vraiment, pour moi, de l’élément central.

Qu’est-ce qui est mis en place au sein du club pour le travail tactique et l’analyse vidéo ?

Une caméra VEO a été achetée pour le travail vidéo. Nous ne nous en servons, pour l’instant, pas énormément. Mais pour pouvoir l’utiliser de façon optimale, il faut former les éducateurs. On les forme sur place, avec des formations que j’organise au sein du club, ainsi que des réunions à propos des séances. Évidemment, ils iront passer leurs diplômes au sein de la fédération.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Que je puisse travailler tranquillement et que ça marche (rires) !

Interview réalisé par Yanis

Related Posts

Laisser un commentaire